9 oct. 2011

D´adieux aux grands vents.

Ces deux quarts de finale qui opposaient les grandes nations du Sud me laisseront d´impérissables souvenirs. Et des impressions mitigées. Cet Australie-Afrique du Sud aurait parfaitement pu connaître une fin radicalement différente, et les Australiens auraient tout aussi bien pu se prendre une raclée. Ils ne sont pas passés loin de la correctionnelle, et doivent une fière chandelle à James O´Connor, et aux curieux tours du destin. Mais non, ce dont il faut parler en premier, c´est du combat dantesque, superbe, prenant qui fut livré à Wellington. Quel match, quel match! Entrecoupé d´erreurs, d´errances, haché certes, mais quel match d´une ampleur énorme perceptible à chaque instant. Schalk Burger monstrueux, Jean de Villiers redoutable, Pat Lambie tranchant, talentueux, aérien, Fourie du Preez intelligent, que ces Springboks émanaient de la force, de la solidité, du danger constant et inspiré! Ils doivent encore se demander quand le match leur a échappé. 147 plaquages pour les Australiens? Quelle rencontre, quel affrontement.

Mais ce qui me restera en mémoire pendant longtemps, ce qui a gravé sur cette rencontre exceptionnelle son empreinte inoubliable, ce dont je ne pouvais détacher mes yeux, c´est Victor Matfield. Un deuxième ligne comme cela, c´est à peine croyable. Quelle domination, quelle emprise absolue sur la touche. Un timing sublime, une capacité totale à se faire respecter dans les airs, le contrôle parfait des alignements et des combinaisons. Il est, et de loin, de très loin, le meilleur deuxième ligne du monde, insurpassable même pour d´autres grands talents comme O´Connell. Et c´était son dernier match!

En le voyant faire ses adieux, en voyant cette image de Matfield quittant pour la dernière fois un terrain de Coupe du Monde de rugby, quelle douleur, quelle sensation de perte, quel respect, quelle admiration pour sa façon de se retirer, cette dignité silencieuse.

Oui, je voulais parler du grand Matfield, et de Genia, qui est bien bon, un vrai malin, un joueur régulier et intelligent, qui a fait la différence lors de ce jour où Cooper s´est raté en beauté, excepté ce coup de pied en début de match qui trouva les Sud-Africains en mauvaise position, et de Samo, de Pocock, deux des plus grands espoirs de l´Australie contre les All Blacks, du mur infranchissable Pat McCabe (ses plaquages donnaient l´impression qu´il était fait de briques), et des fulgurances de Kurtley Beale. D´Ashley-Cooper inexistant, de Hougaard, assez insaisissable, des deux Du Plessis, deux joueurs que j´aime voir jouer pour leur engagement loyal et intelligent.

Vous savez, vu la réputation du rugby sud-africain, et le rugby parfois très restrictif qu´ils ont pu proposer, j´étais dans les meilleures dispositions d´esprit pour les détester. Quelle ne fut pas ma surprise de m´apercevoir qu´au contraire, ils étaient en train de livrer une partition passionnante de rugby. Les commentateurs évoquèrent à un moment donné la rumeur qui voulait que les éléments conspirent pour empêcher la présence des Australiens en demi-finale, du fait de l´antipathie historique entre Néo-Zélandais et Aussies. Au vu du match, on peut affirmer le contraire. Les décisions arbitrales ne me semblent pas indiscutablement scandaleuses, mais les Springboks n´ont pas été favorisés du tout par Bryce Lawrence.

Sentiment d´injustice? Je ne sais pas... Les manquements des Sud-Africains qui rendirent impossible l´essai retombent entièrement sur leurs épaules, et je pense qu´un seul essai aurait posé les fondements d´une victoire qui s´annonçait inéluctable. Ce match, malgré toutes les erreurs, les pertes de balle, les en-avant, les "presque" qui jonchaient le terrain telles des carcasses fanées dans un cimetière désolé a été une belle démonstration de la qualité de leur jeu, et m´a fait croire en eux. Merci à eux, merci à ces beaux Spingboks, et bonne chance aux Australiens, qui ne craquèrent jamais face aux vagues âpres et pas en mal d´inspiration de leurs adversaires.

Un bien beau match, bien que beaucoup s´empressent de contester cela vu le score étriqué et la quantité de fautes de main qu´il y a eues. Grossier manque d´appréciation de mon point de vue, tout comme les critiques émises à l´encontre du second match et des All Blacks en particulier. Rencontre, qui pour tout dire, me séduisit complètement.

Rythmée par le talent extraordinaire des All Blacks, et rendue superbe par l´opposition valeureuse des Argentins, qui ne se ratent jamais lors d´une grande compétition, eux, et font valoir tous les arguments qu´ils ont en leur faveur. Je suis loin d´élogier le jeur argentin, attention. Si jamais vous voulez un jour illustrer ce que signifie "pourrir le jeu", "pourrir les sorties de balle" pour quelqu´un qui trouverait la métaphore trop lourde, revoir ce match servirait d´accusation implacable. Qu´un seul carton leur soit tombé dessus relève d´une grande mansuétude. Mais les Argentins, conscients de leurs limites, se livrent avec sincérité à leur forme de rugby, en toutes circonstances. Et on voyait à quel point ils respectaient les Blacks, une admiration sans prétention pouvant se lire dans leurs yeux chaque fois qu´ils parvenaient in extremis à endiguer les incroyables attaques néo-zélandaises grâce à leur admirable défense.

Les Blacks, justement. Partout, il y a des amateurs du rugby qui souhaitent leur triomphe dans cette Coupe du Monde, avec chaleur, avec sincérité, avec enthousiasme. Parce que leur jeu le mérite bien, et il n´y a rien d´autre à dire. Et parce que la candeur des Néo-Zélandais sur un terrain de rugby, cette volonté de créer, de déborder, de couper le terrain par des courses toujours vers l´avant, vers la terre promise, regorge de promesses sincères d´un jeu universellement meilleur. J´en suis, de ces fans idéalistes.

Alors il y a bien des choses sur lesquelles s´attarder, l´utilité sans faille de Kaino, la transparence relative de Conrad Smith, ces centimètres qui manquent à Read en première mi-temps et qui auraient chamboulé la physionomie du match, cette passe incompréhensible au pied de Toeava alors que les Blacks n´avaient toujours pas inscrit d´essai et que le surnombre en bout de ligne était flagrant, la très belle prestation de Woodcock, Mealamu et Franks face à la première ligne argentine, pourtant pas la première venue, ou encore le flegme de Graham Henry dans sa cabine.

Pourtant, pour moi, il y a une évidence.
Clairement, dans les chaumières du Pays au Long Nuage Blanc ce soir, les prières aux dieux du stade doivent avoir un but bien précis. Cela semblera peut-être le pire des blasphèmes, mais plus encore que la blessure malheureuse de Carter, l´absence que tous les supporters des All Blacks doivent redouter, c´est celle de Piri Weepu. Alors lui, il a tout bon. Systématiquement, et depuis le début du mondial. Sa transformation manquée sur le premier essai constituait son premier raté du tournoi! Mais sa réussite parfaite au pied, qui semble ne pas faire le moindre doute, et le stade entier d´Auckland paraissait d´ailleurs ne jamais succomber à l´angoisse lorsqu´il s´apprêtait à buter, ne représente guère qu´une infime partie de son influence sur son équipe.

Les coups de pied dans le jeu de Weepu me firent bondir plusieurs fois. Sublimes, magnifiques, tout simplement. Dosage parfait, lecture du jeu impeccable, décision créant instantanément le danger, ballon atterrissant exactement là où ses coéquipiers pouvaient en faire meilleur usage... Des passes comme celle qu´il fait en diagonale pour Cory Jane, on les attend la vie durant quand on aime le sport, et on les contemple à chaque fois avec émerveillement. J´avoue sans vergogne être sous le charme de celui qui est pour moi LE joueur du Mondial. Il ne transperce pas les murailles comme Genia en partant au ras des regroupements, mais ses passes à la main, son aura, son sens stratégique ne connaissent pas de trou d´air. Le voilà, le métronome des All Blacks, le dépositaire des espoirs des Néo-Zélandais. Et il est dur au mal, pas du genre à se décourager dans la difficulté.

Ce match contre les Argentins, en plus d´être superbe, honnêtement j´ai du mal à comprendre les grincheux, va faire un grand bien aux Blacks. Il a fallu qu´ils s´accrochent, qu´ils se battent, qu´ils prennent les points de pénalité, et ils ne se sont jamais laissés aller, ils n´ont jamais cessé d´aller vers l´avant en prenant des risques mesurés, de croire en leurs joueurs. Seule leur défense, un peu suspecte pour le moment, me cause une certaine inquiétude. Mais quand on voyait les poussées des All Blacks sur les mêlées, on comprenait à quel point leur envie restera sans équivalent maintenant qu´ils se trouvent poussés par leur public. Espérons que cela les aidera à colmater les brèches face aux Australiens, rencontre monumentale qui s´annonce. Cooper ne va pas se rater une deuxième fois je pense, et le jeu des néo-zélandais se prête plus aux grandes envolées des trois-quarts australiens qu´ils affectionnent particulièrement. Attention par exemple à Ashley-Cooper! Lui aussi risque de montrer le bout de son nez.

Mais je reviendrai plus tard sur ce prochain match. Ce n´est pas comme si les All Blacks ne débordaient pas de talent en ce qui concerne leurs trois-quarts.... Quelles percées de Cory Jane et de Sonny Bill Williams (en tant qu´ailier, c´est à remarquer)! Je pense que peu de défenses, si ce n´est aucune, ne sauront contenir les All Blacks comme le firent les Argentins, qui ont effectué un travail absolument remarquable face aux équilibristes puissants, créatifs et déterminés qu´étaient les Néo-Zélandais en face.


Non, décidément, ces deux matches d´aujourd´hui m´ont fait aimer le rugby comme rarement, et ont porté bien haut le drapeau des valeurs auxquelles la majorité des rugbymen proclament leur amour. Humilité, combat, amour du jeu et du sacrifice, respect de l´adversaire... Je voudrais tout spécialement souligner la qualité humaine qu´impliquent les interviews d´après match que les 4 capitaines ont données. John Smit et Felipe Contepomi , même en proie à une déception immense, à une tristesse soutenue du fait des retraites qui s´abattirent sur leurs équipes aussitôt le coup de sifflet final donné, répondirent de bon gré, avec une sincérité pas feinte du tout, louant la qualité de l´équipe qui les élimina, et rendant un bel hommage à la bataille dont ils se trouvèrent être les perdants. Quant aux vainqueurs, point de triomphalisme méprisant, point d´euphorie qui oublierait les autres protagonistes de ces grands duels, point de tentative d´intimidation de qui que ce soit. Entre ceci et l´image du monument Matfield conscient qu´il s´éloignait pour toujours, voilà le sport auquel j´aspire.


Contepomi a eu bien raison lorsqu´il affirma que son équipe allait profiter de son inclusion dans le Tri-Nations pour devenir meilleure en attaque. Non contents de leurs exceptionnelles qualités en défense et au combat, les Argentins savent bien à quel point ils ont de la chance de pouvoir prochainement se frotter régulièrement aux trois meilleures nations du rugby mondial, de manière générale. Et en ce qui me concerne, les rencontres d´aujourd´hui m´ont fait apprécier la chance d´être fan de rugby qui voit ces équipes du Sud jouer, et aussi de pouvoir assister à cette Coupe du Monde sur la terre sacrée du rugby. Que de moments privilégiés, que de chocs inoubliables, que de joueurs livrant leurs plus belles batailles!

Un grand jour de rugby.

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