1 oct. 2011

C´est gagné! Enfin, dans le ridicule, quoi...

Voilà, on y est. Au comble de l´indigence, dans le fond du gouffre, au paroxysme de l´absurde. Et non, je ne parle pas seulement du niveau de l´équipe de France masculine de rugby, sur lequel je reviendrai dans un instant. Je pense en fait plus particulièrement aux points de vue pitoyablement bornés qui s´expriment sur les Bleus depuis le début de la Coupe du Monde.

Oh!, mais les gens, faudrait savoir faire la différence entre vos espoirs comme supporters et l´analyse réaliste du jeu, quoi! Je veux bien que vous conserviez l´espoir d´un point de vue émotionnel de voir la France battre à plates coutures les Anglais et même de devenir championne du monde, mais de là à vous insurger systématiquement dès que quelqu´un critique la bouillie d´équipe que l´on voit sur le terrain, cela relève de la volonté délibérée de jouer les autruches chauvines et moins clairvoyantes que des vers de terre pointant à la pétanque. Vous voulez que la France latte les Anglais et vous y croyez, c´est votre prérogative, mais que l´aspect analytique de vos interventions contienne quelque rapport avec la réalité, et cessez d´avancer des arguments qui ne se tiennent pas et qui constituent des insultes à l´honnêteté et à l´intelligence à la fois, du genre "on a été tellement mauvais que c´est un avantage pour le match qui vient, parce que l´équipe d´en face ne saura pas quoi faire", " les Français faut toujours qu´ils s´acharnent à tort et à travers sur leurs sélections", "ces gens qui ont jamais joué à ce sport devraient fermer leur gueule parce qu´ils ne savent que critiquer", ou encore "l´orgueil des Français va être piqué au vif pour le prochain match, on est dans la situation idéale".

Vous devriez lire ce que les journaux étrangers disent de la prestation du Quinze de France. Ces gens, pour certains experts, qui ne sont pas, eux, impliqués dans "les querelles de clocher" qui condamneraient les opinions pas reluisantes sur l´équipe de France, ces gens, donc, ne se privent pas de qualifier le match contre les Tonga de massacre de "l´une des équipes de Frances les plus faibles de l´histoire", qui a toute la consistance "de foie d´oie en rondelles". Ou bien de décrire l´équipe comme "dysfonctionnelle", ses joueurs comme "sans âme", et la défaite d´aujourd´hui de "surprise la plus retentissante de l´histoire de la Coupe du Monde".
Ceux et celles, d´un autre côté, qui pensent que les Français ne sont pas plus embêtés que ça parce qu´ils se sont déjà projetés vers le quart de finale et qu´ils sont sûrs d´eux et de leur jeu, en fait, eh bien, je ne sais même pas comment décrire une ineptie aussi monumentale. En deux secondes, énumérez-moi les deux derniers matches des Bleus où le collectif a fait mouche et était clairement bien huilé pendant toute la rencontre? J´attends toujours... Oui, cela fait plus d´un an que l´équipe de France se cherche à reculons, tâtonne désespérément et se prend les pieds dans le tapis, se vautre même telle une troupe désarçonnée de pantins dans la fange.

En ce qui concerne le fait que la France a 65 millions de sélectionneurs et qu´ils feraient mieux de fermer leur clapet, je ne peux que secouer la tête dans l´espoir qu´un cocotier saura remettre les choses à l´endroit. Si seuls les experts étaient censés ouvrir leur bouche, il ne resterait plus qu´à tous les sports et compétitions du monde à se déclarer en banqueroute, parce que leur public deviendrait d´un coup bien moins nombreux. Apprécier signifie évaluer en même temps que porter un regard positif, ignares de peu d´entendement. Comment voulez-vous que les fans se sentent passionnés par un jeu à moins qu´ils ne portent un jugement sur ce qu´ils voient? Ils regardent, ils se forment donc une opinion sur ce à quoi ils sont en train de consacrer leur attention. De manière indissociable, la critique et l´engouement voyagent liés chez les supporters. Bien évidemment, le manque de connaissances techniques et tactiques peut rendre certains avis (l´énorme majorité, même) peu pertinents dans certains cas, ou carrément erronés. La vérité du terrain, heureusement (ou hélas dernièrement), tranche à elle seule sur le bien-fondé des diverses observations...

Et puis de manière génerale, je sais qu´il est de bon ton pour certaines personnes de rabâcher que les Français, uniques même dans leur manque de patriotisme, sont bien les seuls à agir d´une certaine façon envers leurs joueurs et entraîneurs, mais rien ne confirme ce cliché éhonté. Dans la plupart des sports et des pays, les débats nationaux qui entourent les performances des sportifs autochtones regorgent de virulence, d´avis énergiques, de descentes en règle, d´hyperbole acerbe et enthousiaste, de fortes divergences d´opinion.

Enfin, venons-en au silence qui est exigé des journalistes et fans peu amènes vis-à-vis du Quinze de France, usant du prétexte que les Français sont qualifiés, qu´ils pourraient bien réaliser l´exploit face à l´Angleterre, aller en demi-finale, et que dans ce cas-là, tout le monde retournera sa veste et portera aux nues cette équipe de France. Au-delà de la fallacie manifeste que cette remarque implique (bien jouer un match rend invalide les opinions émises auparavant que les faits confirmaient, ah bon?), je voue aux gémonies ce manque rédhibitoire d´ambition. Bien sûr que vaincre les Anglais m´apporterait du plaisir! Mais à quoi joue l´équipe de France, exactement? A réaliser un exploit sur un match, et à se déclarer satisfaite de sa Coupe du Monde? A atteindre les quarts, la demi-finale, la finale, en ayant joué comme des nullards sans imagination et sans fureur, et se sentir comblée de son parcours? Mais enfin, nom d´un Zorglub à lunettes, pourquoi se contenter de la médiocrité lorsque le sport promet plus, bien plus?

Car ne vous y trompez pas, si les Bleus gagnent contre l´Angleterre, serait-ce au bout d´un match accompli et non de la bataille d´erreurs punies au pied qui s´annonce, la France serait alors arrivée en demi-finale après 1 bon match de toute la compétition. Un misérable, satané bon match. Contre le Japon et le Canada, la France s´est imposée sans briller, sans convaincre, sans dominer. Si l´IRB n´était pas plus corrompue que le cabinet de Poutine, si le Canada avait bénéficié du même temps de récupération, qui sait ce qui aurait pu se passer, même? En dépit de tout ce que certains ont pu écrire, la semaine dernière contre la Nouvelle-Zélande les Bleus n´ont pas montré un tout autre visage. Les Blacks ont cessé de jouer à partir de la 50ème minute environ, et les deux essais français, déjà peu prometteurs en soi, en perdent d´autant plus de valeur.

Vous satisfaites-vous donc vraiment de résultats dûs à l´Irlande (merci d´écarter l´Australie!) et au Canada (merci d´éliminer les Tonga pour nous!) à 90%?
Quelle honte. Quelle honte que de voir une médiocre équipe de misérables joueurs (c´est un constat que j´expliquerai dans un instant) dirigée par un minable entraîneur se voir offrir l´absolution rugbystique lorsqu´elle ne fait que bafouer les rêves du sport et du rugby.
Je veux une équipe qui croie en elle, qui exige tellement d´elle même qu´elle progresse sans cesse, qu´elle aille au-delà de toutes nos espérances, qu´elle se fasse peur peut-être, mais aussi qu´elle se fasse rêver elle-même non du fait de ses simples résultats mais du fait de la magie qu´elle dégage, magie qui serait ressentie tant dans les tribunes que sur le terrain. Je ne parle pas de l´état de grâce, non. Je parle d´un projet auxquels tous adhèreraient, d´une sérénité qui porterait l´équipe et se traduirait par la certitude d´aller de l´avant, au-delà des résultats, tel Toulouse où Novès peut ne rien gagner une année, mais pourtant le jeu toulousain continue à faire l´unanimité, et où le rêve ne perd jamais sa vigueur d´année en année. En France, nous portons aux nues l´équipe de France de 1999, pour son exploit face aux All Blacks. Et il est vrai que cela constitue à la fois le plus beau match de l´histoire du Mondial et le sommet du renversement de montagnes rugbystiques. Un match qui fera frissonner éternellement. Mais cela demeure un match. Non, je veux croire, plus qu´en une étoile filante, en une équipe. Celle que l´on nous promet, mais qu´on n´exige point, vu que l´on se contente de les voir jouer comme des branques pendant quatre ans pourvu qu´ils nous offrent un match qui vaille la peine.

Soyons clairs. Le bilan des quatre années de Lièvremont s´apparente à une traversée du désert maintenant que prend fin son mandat. Le début laissait transparaître de belles choses, que même le Grand Chelem 2010 ne parvint pas à façonner. Et toute la fin de l´année 2010 et la totalité de 2011 représentent un creux aussi terrifiant que profond, semblable au Knysna 2010 de l´équipe de France masculine de football, effectivement, n´en déplaise à certains.

Le Quinze de France ne possède certes pas une génération aussi forte que celle de 1995, et on ne peut pas attendre d´elle qu´elle dégage la même force tranquille et puissamment violente. Mais cela reste une excuse. Au cas où vous ne l´auriez pas remarqué, cette géneration des All Blacks aussi est loin d´être la meilleure équipe All Black de tous les temps. Trop dépendants de Carter, pas de domination absolue en troisième ligne, des arrières et ailiers exceptionnels mais pas extraterrestres (eh oui, le niveau de base de la Nouvelle-Zélande se trouve à des années-lumière...), bref, des points faibles que la fin des Tri-Nations et le début de la Coupe du Monde ont fait éclater au grand jour. Ils sont les plus forts, mais ils sont aussi prenables.
Vu que la Coupe du Monde se déroule là-bas, vous penseriez (et vous auriez complètement raison) que l´attente suscitée auprès des supporters (la quasi-totalité des Néo-Zélandais, de fait) ne trouvera de récompense que si les Blacks gagnent la Coupe du Monde, rien de moins. Les journaux s´inquiètent, cela est vrai. Les blessures, les passages à vide, les essais encaissés déclenchent l´angoisse et les prédictions catastrophiques éventuellement. Mais je veux bien parier trois chaussons aux poires et aux lardons que quel que soit le résultat de la Coupe du Monde, sauf si leurs rêves deviennent réalité (et j´avoue que je le leur souhaite), il serait vécu comme un drame, un drame national et dévastateur certes, mais en aucun cas comme la chronique d´un naufrage (mérité) annoncé.

Pourquoi? Parce qu´ils se font plaisir. Parce qu´ils se défoncent. Parce qu´ils jouent au rugby que leurs supporters attendent d´eux et aiment. Parce qu´ils jouent au rugby qu´eux-mêmes attendent d´eux et auquel ils rêvent depuis qu´ils sont petits, malgré les nombreuses approximations. Quand je lis Dusautoir parlant d´approximations dans le jeu des Bleus, je me marre noir. Quand la totalité de ton jeu y ressemble comme deux gouttes d´eau, ce n´est plus d´approximations dont on parle, mais d´une incapacité à jouer, d´une faillite totale à enchaîner deux bons gestes de rugby. Les Blacks restent fidèles à ce qui fait du rugby leur sport bien-aimé, qu´ils perdent ou qu´ils gagnent, sur le long terme. Perdre fait partie du haut niveau, et cette inévitabilité rend indispensable l´attachement à une certaine façon de voir le rugby.

C´est à cela que l´on fait allusion lorsque l´on se déclare consterné par le manque de projet de jeu de la France. C´est cela que l´on signale lorsque l´on stigmatise l´absence de fil conducteur dans cette sélection. L´équipe de France sous Lièvremont n´a aucune amarre. Elle a depuis longtemps fui les raisons qui font que les supporters aiment ce sport, et les joueurs de même. Voudriez-vous sincèrement me faire croire que les Français apprennent à jouer au rugby avec l´ambition absolue de pratiquer un jeu à l´anglaise? Le combat et la mêlée ont beau être les piliers d´une équipe, ils n´en constituent pas pour autant l´aboutissement d´un projet collectif.

Dans le sport, dans le rugby, on se voit offrir l´opportunité de construire dans la durée, en s´entraînant sans cesse, en essayant sans cesse, en maintenant le cap sur cet idéal duquel on tente de s´approcher pas à pas. Le carré, tel un terrain vague sur lequel les rêves de l´enfance règnent en une commune chaotique faite d´égalité et de lois implicites, promet la justice à qui veut bien, corps et âme, faire son auto-critique et s´en remettre à sa volonté.
J´y crus, pendant un temps. Mais cette ère Lièvremont a scandaleusement échoué. Elle a déjà trahi l´honnêteté et le courage qui guident tout sportif sur le long chemin de la gloire. Elle s´est vouée à la médiocrité à partir du moment où l´obscurité a commencé à tomber. Elle a chuté de tout son long, entraînant avec elle l´honneur et la joie d´être Rugby français.

Et aucune mauvaise foi ne saura y remédier.

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